Manifestation destiny et colonialisme : ce que les manuels scolaires taisent

La Manifest Destiny – littéralement « destinée manifeste » – désigne la conviction, apparue aux États-Unis dans les années 1840, selon laquelle l’expansion territoriale vers l’ouest du continent nord-américain relevait d’une mission providentielle. Le terme a été forgé par le journaliste John O’Sullivan. Dans les manuels scolaires, américains comme francophones, cette doctrine est souvent présentée comme un élan démocratique ou un fait accompli géographique, rarement comme le socle idéologique d’un colonialisme de peuplement dont les effets perdurent.

Manifest Destiny et colonialisme de peuplement : une définition opérationnelle

Là où le colonialisme classique (celui des empires européens en Afrique ou en Asie) vise l’extraction de ressources et le contrôle de populations existantes, le colonialisme de peuplement poursuit un objectif différent : remplacer la population autochtone par une population de colons qui devient permanente. La Manifest Destiny fournit à ce processus sa justification morale.

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L’idée repose sur trois piliers imbriqués : la supériorité raciale des colons d’origine européenne, le droit divin à occuper un territoire perçu comme « vide », et la promesse d’y étendre les institutions démocratiques. Ce cadrage permet de présenter la dépossession des nations autochtones non pas comme une conquête, mais comme un progrès naturel.

Depuis la refonte des standards du College Board pour l’AP U.S. History (version 2019 révisée en 2020), la destinée manifeste est explicitement reliée à l’idéologie de white supremacy, à la dépossession des nations autochtones et à l’expansion de l’esclavage vers l’Ouest. Ce repositionnement marque un net éloignement des récits héroïsants centrés sur la seule « expansion de la démocratie ».

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Historien autochtone tenant un document d'archive dans une bibliothèque universitaire remplie de volumes historiques anciens, illustrant la recherche sur le colonialisme et la destinée manifeste

Manuels scolaires français et colonialisme : un récit qui persiste

Le problème ne se limite pas aux États-Unis. En France, l’enseignement de la colonisation reste traversé par des ambiguïtés comparables. Une fiche de révision distribuée à des élèves de CM2, près de Paris, attribuait à la conquête coloniale française des « conséquences négatives » (appauvrissement des indigènes, exploitation des ressources) mais aussi un « effet positif » : la construction d’écoles, de routes et de ponts.

Le même document reprenait le concept de « mission civilisatrice », hérité de la propagande de la IIIe République, en expliquant que la France avait conquis des territoires en Afrique et en Asie pour « propager la civilisation européenne » et « diffuser la religion chrétienne ». Ce vocabulaire n’est pas anodin : il reproduit exactement la structure argumentative de la Manifest Destiny, transposée au contexte impérial français.

La distinction entre histoire et mémoire prend ici tout son poids. L’histoire, en tant que démarche critique, confronte les sources et cherche une vérité argumentée. La mémoire, elle, est un récit du passé mis au service du présent. Quand un manuel scolaire présente la colonisation à travers le prisme des « bienfaits et méfaits », il relève davantage de la mémoire nationale que de l’analyse historique.

Manifest Destiny dans les programmes : ce que les cours omettent

Plusieurs angles sont systématiquement absents ou marginalisés dans les manuels, qu’ils soient français ou américains. Ce ne sont pas des détails périphériques, mais des éléments structurants pour comprendre le phénomène.

  • La continuité coloniale : la conquête de l’Ouest n’est pas un épisode clos du XIXe siècle. Les réserves autochtones, les traités non respectés et les politiques d’assimilation forcée constituent un processus colonial qui se prolonge. Plusieurs universités canadiennes et américaines imposent désormais des modules obligatoires sur cette continuité, intégrant les concepts de settler colonialism et de souveraineté autochtone.
  • Le lien entre expansion territoriale et esclavage : chaque nouveau territoire conquis relançait le débat sur l’extension ou non de l’esclavage, ce qui a directement conduit à la guerre de Sécession. Les manuels traitent souvent ces deux sujets dans des chapitres séparés, comme s’ils étaient indépendants.
  • La racialisation du territoire : l’idée que certaines terres étaient « destinées » à certaines populations reposait sur une hiérarchie raciale explicite, appliquée aussi bien aux Amérindiens qu’aux Mexicains après la guerre de 1846-1848.

Carte murale scolaire vintage des États-Unis des années 1890 avec des frontières territoriales annotées à la main sur un mur en plâtre fissuré, symbolisant l'enseignement du colonialisme et de la destinée manifeste

Décolonisation des programmes scolaires : où en est le débat

La question de la décolonisation curriculaire progresse de façon inégale. Dans le monde anglophone, des départements d’Indigenous Studies et des programmes d’Ethnic Studies intègrent désormais la conquête de l’Ouest comme processus colonial continu. Cette évolution est documentée dans les descriptions de programmes et les communications institutionnelles récentes de plusieurs universités nord-américaines.

En France, le débat reste largement politique plutôt que scientifique. La loi de 2005 qui mentionnait le « rôle positif de la présence française outre-mer » a été partiellement abrogée après une vive polémique, mais les manuels conservent des formulations héritées de ce cadrage. Le choix des mots (« mise en valeur », « modernisation », « pacification ») continue de structurer la perception des élèves.

Le collectif Aggiornamento, qui regroupe des enseignants et chercheurs en histoire, travaille sur ces questions de réécriture des programmes. Leur approche consiste à replacer la colonisation dans un cadre analytique global plutôt que de l’isoler comme un chapitre national.

Manifest Destiny et mission civilisatrice : deux doctrines, une même logique

La parenté entre la Manifest Destiny américaine et la mission civilisatrice française dépasse la simple analogie. Les deux doctrines partagent un mécanisme identique : transformer une entreprise de conquête en obligation morale. Dans les deux cas, la violence coloniale est présentée comme un effet secondaire regrettable d’un projet fondamentalement bénéfique.

Cette symétrie est rarement enseignée. Les programmes français traitent la colonisation française, les programmes américains traitent l’expansion vers l’Ouest, mais la comparaison transatlantique reste absente. Un élève peut terminer sa scolarité sans avoir jamais perçu que ces deux récits nationaux mobilisent la même grammaire idéologique.

C’est précisément cette absence de mise en perspective qui permet à chaque récit national de se présenter comme un cas particulier, et non comme une variante d’un modèle colonial plus large. Tant que les manuels cloisonnent ces histoires, la structure idéologique commune reste invisible.

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